Addictions Corinne ALEXANDRE psychothérapeute EMDR Bollène Ligne

 

L’addiction : symptôme, trouble, pathologie 

Le symptôme est souvent ce qui amène à consulter. C’est ce qui fait souffrir, ce qui déborde, ce qui ne peut plus être contenu seul.

Le trouble addictif est parfois nommé d’emblée dans la demande de consultation, mais ce n’est pas toujours le cas. Il arrive qu’il apparaisse derrière une autre souffrance mise au premier plan : anxiété, burn-out, rupture amoureuse, sentiment de vide, difficultés relationnelles ou effondrement psychique.

Pour ouvrir un autre champ de travail, il peut être proposé des ateliers de groupe autour des désordres émotionnels, à travers une approche psychodynamique et des médiations sensorielles en extérieur, permettant de se reconnecter au corps, au monde et aux autres. Des temps de partage autour de vécus communs peuvent compléter ce dispositif. Une psychothérapie individuelle peut également être mise en place, seule ou en complément.


Addictions et confusion des limites

Freud évoquait déjà la question du rapport à la réalité dans les grandes organisations psychiques :

« Le névrosé se détourne de la réalité, parce qu’il la trouve intolérable, dans sa totalité ou en partie. Le type le plus extrême de cette façon de se détourner de la réalité nous est proposé par certains cas de psychose hallucinatoire. »
(Freud, 1911)

Dans l’addiction, le rapport au monde, au manque et aux limites se trouve souvent profondément perturbé. Anzieu parlait d’un Moi passoire, c’est-à-dire d’un Moi dont les frontières intérieures et extérieures sont fragiles, poreuses, insuffisamment contenantes. De là peuvent naître confusion, angoisse et difficulté à différencier ce qui vient de soi, de l’autre, du dedans ou du dehors.


L’alcoolisme

Dans certaines formes d’alcoolisme, la sécurité semble venir d’un objet extérieur. L’alcool vient alors remplir, colmater, apaiser provisoirement.

Chez certaines personnes, il n’existe pas véritablement de sentiment d’intériorité. L’extérieur et l’intérieur ne sont pas suffisamment différenciés. Rentrer chez soi n’a pas de valeur contenante, puisque le “chez soi” psychique n’est pas encore constitué. Les bars, la rue, le mouvement permanent, deviennent alors des enveloppes de substitution.

Lorsque les limites internes sont défaillantes, tout devient hors limite. L’addiction fonctionne comme une bulle protectrice, une fausse frontière autour de soi, destinée à contenir ce qui déborde. Mais cette contenance est artificielle.

Le travail thérapeutique peut alors permettre, peu à peu, la constitution d’une enveloppe psychique plus solide. Séance après séance, le Moi se renforce. L’intérieur et l’extérieur commencent à se différencier. Ce qui était recherché dans l’alcool peut progressivement être déplacé vers d’autres investissements : le repos, le couple, le sport, le travail, le plaisir d’habiter sa propre vie.

Ce déplacement ne signifie pas repli narcissique. Il s’agit plutôt d’éprouver une sécurité intérieure suffisante pour pouvoir affronter le dehors sans s’y perdre.


Le trouble alimentaire

Le trouble alimentaire est un vaste champ clinique. Il interroge la question des limites, du manque, du trop, du pas assez, mais aussi celle de la satisfaction, du contrôle, de la destructivité et du rapport au corps.

Trop ou pas assez

Le trouble alimentaire se joue souvent entre excès et manque : trop de poids, trop de vide, trop de contrôle, pas assez de satisfaction, pas assez de valeur, pas assez d’amour, pas assez de sécurité.

On peut y voir l’hypothèse d’un corps qui ne parvient plus à sentir, à se réguler, ni à trouver ce qui est “suffisamment bon” pour lui. Le trouble alimentaire devient alors un trouble de la satisfaction.

Entre pulsion de vie et pulsion de mort, il oscille entre tentative d’apaisement et destructivité. Il peut conduire à des conséquences corporelles lourdes : troubles digestifs, complications dentaires, déséquilibres métaboliques, troubles menstruels, atteintes de la fertilité, fatigue, stress, épuisement.


Une expérience archaïque du corps

Le rapport au corps se construit dès les premières expériences de vie. Quand le bébé a faim, il éprouve une tension corporelle qu’il ne peut ni penser ni réguler seul. Il pleure, s’agite, alerte. Son besoin passe par le corps.

Au début, il dépend entièrement de son environnement. L’alimentation, d’abord à la demande, évolue ensuite vers le sevrage et la diversification. Ces étapes introduisent peu à peu la séparation, le rythme, la présence et l’absence, et participent à la construction du soi.

Il est essentiel pour le nourrisson d’éprouver l’apaisement de ses tensions corporelles. Mais il est tout aussi essentiel qu’il fasse progressivement l’expérience qu’il ne peut pas être comblé en permanence. Le corps lui-même rappelle cette limite, tout comme la mère rappelle, parfois, qu’elle a aussi un désir ailleurs.


Le sentiment d’unification corporelle

La fonction d’apaisement joue un rôle majeur dans le développement du bébé. Au début de la vie, il n’a pas encore une représentation unifiée de son corps ni une perception claire de la différence entre lui et l’autre. C’est le temps de l’indifférenciation.

L’aliment apaise, mais il ne suffit pas. Les observations sur l’hospitalisme l’ont bien montré : nourrir et soigner physiquement ne suffit pas à faire grandir psychiquement un enfant. Il faut aussi une autre forme de contenance : le regard, la voix, l’odeur, le toucher, la parole adressée.

C’est à travers cette qualité de présence que le bébé peut progressivement faire l’expérience d’un corps contenu, pensé, reconnu. Le holding, au sens de Winnicott, permet à l’enfant d’être rassuré dans ses éprouvés. La fonction de rêverie maternelle, décrite par Bion, permet quant à elle de transformer les éprouvés bruts et impensables en éléments psychiquement assimilables.

Les premières expériences de nourrissage sont donc liées au développement psychocorporel et psychoaffectif de l’enfant. Elles participent à la différenciation progressive entre soi et l’autre, et à la construction des limites.


Peurs, protection et carapace

Derrière certains troubles alimentaires, il peut aussi y avoir une peur inconsciente de maigrir, ou plus profondément encore, une peur de mourir, de disparaître, de perdre une protection.

La graisse peut parfois faire fonction de carapace. Elle peut protéger d’un traumatisme ancien, par exemple d’un abus sexuel, d’un deuil, d’une peur de plaire, d’une injonction familiale, ou d’une angoisse plus archaïque encore.

Travailler sur le bénéfice secondaire du symptôme est alors essentiel. Que protège ce poids ? Qu’empêche-t-il ? Que maintient-il à distance ? Les mécanismes de défense à l’œuvre sont souvent puissants.


La compulsion de répétition

Freud et André Green ont mis en lumière la force de la compulsion de répétition. Dans certains troubles alimentaires, on retrouve un schéma qui rappelle les premiers circuits de décharge du bébé : tension, manque, angoisse, appel, débordement, apaisement par l’incorporation.

Chez l’adulte, cela peut se traduire par : “je me sens seul, contrarié, en insécurité, alors je mange”. Manger devient alors un moyen de se calmer, de se remplir, de faire taire l’angoisse.

Ce processus peut être compris comme une régression. L’aliment n’est plus seulement nourriture, il devient tentative de réparation, de fusion, de remplissage. Mais le plaisir disparaît peu à peu au profit de la contrainte. Le corps est alors agressé.

Dans cette dynamique, l’oralité, le fantasme d’engloutissement, la rétention, le contrôle, la dépendance, la culpabilité et la destructivité peuvent s’entremêler. Le travail thérapeutique consiste alors à interroger ce qui s’est joué dans les liens précoces, ce qui a manqué, ce qui a été trop, et ce qui continue à se rejouer dans le rapport à l’aliment.


Contrôle, perte et culpabilité

Les troubles alimentaires sont souvent traversés par des questions de contrôle. Plus le sujet tente de contrôler ses pulsions, ses émotions ou son corps, plus les décharges peuvent devenir massives. Le conflit se formule souvent ainsi : je veux perdre, mais je n’y arrive pas ; je veux lâcher, mais je ne peux pas.

Lorsque quelque chose ne va pas, l’objet aliment peut venir rejouer une scène de fusion et de réassurance. Il remplit, mais à quel prix ? Très vite, la culpabilité s’installe.

Cette culpabilité peut recouvrir des enjeux plus profonds : peur de détruire, d’incorporer, de prendre trop, de ne pas savoir se limiter. Il est donc souvent pertinent, en psychothérapie, d’interroger non seulement le symptôme alimentaire lui-même, mais aussi l’histoire relationnelle dans laquelle il s’inscrit, y compris dans sa dimension transgénérationnelle.


L’addiction sexuelle

L’addiction sexuelle s’inscrit dans le champ plus large des conduites addictives. Comme les autres addictions, elle relève d’une tentative de décharge d’un trop-plein interne et d’un effort pour combler un vide.

L’addiction engage souvent le corps. C’est vrai dans la colère, dans l’alcool, dans l’engloutissement alimentaire, et cela l’est aussi dans la sexualité.

Dans certaines situations, l’activité sexuelle compulsive occupe tout l’espace psychique et temporel du sujet. Elle peut finir par désorganiser la vie professionnelle, affective et sociale. Lorsque l’objet addictif n’est plus disponible, c’est le vide qui surgit, parfois accompagné d’un véritable effondrement dépressif.

C’est là qu’apparaît la force de la répétition : les scènes se rejouent en boucle, de manière mortifère, sans plus laisser de place au manque ni à la pensée.


Que vient combler l’addiction ?

L’addiction vient souvent compenser par l’extérieur un manque interne. Elle peut prendre des formes différentes selon l’objet choisi : alcool, drogue, nourriture, sexe, travail, sport, relation.

L’objet addictif n’est jamais totalement choisi au hasard. Il a une signification psychique. Il peut venir soutenir le narcissisme, rassurer sur la valeur de soi, éviter la rencontre avec l’autre, décharger le corps, ou encore rejouer une relation primaire à la mère, au père, au manque, à la loi, à l’interdit.

Dans l’addiction sexuelle, la question de la place de l’autre est centrale. Cherche -t-on le lien ? La fusion ? La maîtrise ? Le plaisir ? La décharge ? L’amour ? La preuve de sa puissance ? L’effacement du vide ?

Le cybersexe, la masturbation compulsive, le sexe tarifé ou les rencontres en série interrogent aussi la place du fantasme, du regard, du corps, du contrôle et de la présence réelle de l’autre.


Fantasme, performance et dépendance

Le sexuel est toujours traversé par le fantasme. Il met en jeu l’imaginaire, le symbolique, le désir, la peur, la maîtrise, la castration, la dépendance, parfois la perversion.

Lorsque la sexualité devient compulsive, elle peut se déplacer du côté de la performance, du contrôle ou de la répétition mécanique. Le plaisir ne suffit plus. Il faut recommencer. Encore. Et vite.

Dans cette logique, la dépendance sexuelle rejoint souvent une dépendance affective plus profonde. La question n’est pas seulement celle du sexe, mais de ce qui se rejoue à travers lui : peur du vide, peur de l’attachement, peur de perdre, peur d’être englouti, peur de rencontrer réellement l’autre.

Comme dans les autres addictions, les limites deviennent floues. C’est ce que l’on retrouve dans certaines pratiques où le cadre s’efface : cybersexe, sexe payant, voyeurisme, fétichisme, usage associé de drogues ou de psychotropes. Le sujet tente de se réguler, mais s’abîme en même temps.


Quand parle-t-on d’addiction pathologique ?

L’addiction peut entraîner des dommages importants sur la santé psychique, corporelle, relationnelle, familiale et sociale.

La frontière entre usage, excès et pathologie se situe là où le comportement devient un besoin impérieux, là où il échappe au contrôle, là où il prend la place du reste, là où il met à l’écart le quotidien, les liens, le travail, la vie affective et la capacité à penser.

Autrement dit, cela devient pathologique quand il ne s’agit plus d’un choix, mais d’une nécessité.